Les
Français sous le Directoire avaient envoyé dès
1798, lors de leur expédition en Égypte, plusieurs
savants (dont J.-B. Le Père) dont le but était
d'étudier s'il y avait possibilité de percer l'isthme
de Suez. Les Saint-Simoniens, avec l'aide de Linant de Bellefonds
(ancien officier de marine et ingénieur en chef des travaux
de la Haute-Égypte) et plus tard avec celle de Ferdinand
de Lesseps, avaient, dès les années 1820, envisagé
la construction d'un canal reliant la Mer Rouge à la
Méditerranée. Un premier projet de canal fut présenté
aux Égyptiens en 1833 par l'un d'entre eux, Prosper Enfantin,
un saint-simonien, ingénieur et économiste français.
Le
projet ne retint pas alors l'attention du vice-roi d'Égypte
Méhémet Ali. Les Saint-Simoniens, sous l'impulsion
d'Enfantin et de François Barthélemy Arlès-Dufour,
poursuivent toutefois leurs efforts et créent en 1846
une société d'étude pour le canal de Suez.
Cette société mène à bien une tâche
importante : la réalisation d'un nivellement topographique
précis de l'isthme. Un premier nivellement effectué
lors des campagnes de Bonaparte avait en effet donné
une nette différence d'altitude (une dizaine de mètres
d'écart) entre la surface de la mer Rouge et de la Méditerranée.
Cette différence était due à une erreur
de triangulation survenue dans le rapport de J.-B. Le Père
de 1808. Le nouveau nivellement par Paul-Adrien Bourdaloue montre
que cette différence était en réalité
très faible, la réalisation d'un canal sans écluse
était envisageable.
Comme
le canal ne peut être utilisé qu'avec des bateaux
utilisant un moteur et qu'en 1860 seulement 5 % des navires
fonctionnaient à la vapeur, sa construction fut un pari.
Dans la décennie suivante les marines marchandes s'équipèrent
en masse.
La
construction du canal ne plaisait pas non plus à tout
le monde ; les Anglais par exemple s'opposaient à sa
réalisation car ils craignaient la domination française
sur cette région qui se trouvait juste à un point
stratégique sur la route des Indes. De plus, la Grande-Bretagne
soutenait la construction d'une ligne ferroviaire égyptienne.
Le canal risquait donc de lui faire concurrence.
Les
Anglais parviendront à faire arrêter les travaux
à plusieurs reprises : une fois en octobre 1859 avec
l'aide du ministre des finances de l'Empire ottoman, Mouktar
Bey et une autre fois à la mort de Saïd. La construction
du canal a pu néanmoins continuer grâce à
l'intervention de Napoléon III. Cet épisode illustre
les rivalités franco-britanniques sur cette région.
Il est à noter que le Reich allemand Guillaume II reste
neutre.
A
partir des plans établis par Alois Negrelli[6], la Compagnie
Universelle du canal maritime de Suez de Ferdinand de Lesseps
construit le canal entre 1859 et 1869. À la fin des travaux,
l'Égypte pour 44 % et 21 000 Français en étaient
conjointement propriétaires.
On
estime que 1,5 million d'Égyptiens participèrent
à la construction du canal et que 125 000 moururent,
principalement du choléra. Des machines spécialement
conçues les aidèrent. Mais lors de leur première
mise en action, une révolte éclata parmi les ouvriers.
Ils pensaient en effet que les machines allaient les priver
de leurs emplois.
Une
des premières traversées, au XIXe siècleLe
17 février 1867, le premier navire emprunte le canal,
mais l'inauguration a lieu le 17 novembre 1869 en présence
de l'impératrice Eugénie. Les Égyptiens
montrèrent une grande reconnaissance à la France
qui permettait ainsi le développement de leur économie
et avait fourni du travail à des centaines de milliers
d'ouvriers dans la misère.
La
dette extérieure de l'Égypte force celle-ci à
vendre ses parts au Royaume-Uni à prix d'aubaine
4 000 000 £ qui assure ainsi sa route des Indes.
En 1882, des troupes britanniques s'installent sur les rives
du canal pour le protéger et remplacent l'Empire ottoman
comme tuteur du pays. Les Anglais parviennent ainsi à
prendre le contrôle du canal sans avoir eu à financer
sa construction.
Le
29 octobre 1888, la convention de Constantinople confirme la
neutralité du canal, déclaré « libre
et ouvert, en temps de guerre comme en temps de paix, à
tout navire de commerce ou de guerre, sans distinction de pavillon
».
Plus
tard, durant la Première Guerre mondiale, les Britanniques
négocient les accords Sykes-Picot qui divise le Moyen-Orient
de façon à éloigner l'influence française
du canal. C'est pour cela qu'ils s'installèrent en Palestine
et en Jordanie et laissèrent aux Français la Syrie
plus au Nord.
La
valeur des actions fut multipliée plusieurs fois ; elles
faisaient partie du patrimoine bourgeois de référence.
Le
26 juillet 1956, Nasser, président de la République
d'Égypte, nationalise la compagnie du canal dans le but
de financer la construction du barrage d'Assouan suite au refus
des États-Unis de fournir des fonds. En représailles,
les avoirs égyptiens sont gelés et l'aide alimentaire
supprimée. Les principaux actionnaires du canal étaient
alors britanniques et français. De plus Nasser dénonce
la présence coloniale du Royaume-Uni au Moyen-Orient
et soutient les nationalistes dans la guerre d'Algérie.
Le
29 octobre 1956, le Royaume-Uni, la France et Israël se
lancent dans une opération militaire, baptisée
« opération mousquetaire ». Ils veulent que
les propriétaires qui ont financés le canal et
ont contribué à sa propérité ne
soient pas dépossédés de leur juste dû.
L'opération
de Suez dure une semaine. Les Nations unies confirment cependant
la légitimité égyptienne et condamnent
l'expédition franco-israélo-britannique par une
résolution. De nombreux actionnaires, français,
britanniques et égyptiens, sont ruinés. L'Egypte
refuse de les indemniser. On compte quelques cas de suicides
parmi les ancien actionnaires français, des manifestations
devant l'ambassage d'Egypte, des pétitions mais rien
n'y fait.
Après
la guerre des Six Jours de 1967, le canal reste fermé
jusqu'en 1975, une force de maintien de la paix de l'ONU restant
sur place jusqu'en 1974.