L'histoire du Maroc peut être caractérisée
par deux traits apparemment contradictoires. D'un côté,
nombre d'auteurs insistent sur son «insularité»
géographique – doublée d'une histoire originale
due à la persistance à travers plusieurs millénaires
de la culture et de la langue berbères – et sur
la continuité d'une monarchie qui remonte au VIIIe siècle.
D'un autre côté, le Maroc apparaît comme
le point de rencontre des mondes africain, oriental et européen.
Véritable creuset de civilisations, il a réagi
avec son caractère à la formation des empires
phénicien et romain. Il s'est islamisé dès
le VIIIe siècle puis s'est peu à peu arabisé.
Au XIXe siècle et au début du XXe siècle,
il a été l'objet des visées de l'impérialisme
européen, avant de recouvrer sa totale indépendance
en 1956.
Le Maroc antique
Les traditions rapportées par les auteurs antiques font
remonter au XIIe siècle avant notre ère la
colonisation phénicienne, même si les témoignages
archéologiques ne donnent des datations assurées
qu'à partir du VIIe siècle av. J-C
Les Phéniciens fondèrent des comptoirs sur les
côtes de la mer Méditerranée et de l'océan
Atlantique. Les principales cités phéniciennes
étaient Lixus (Larache), Mogador (Essaouira) et Sala
(près de Rabat). Les Carthaginois s'y installèrent
à leur tour, au VIe siècle av. J-C Le célèbre
récit connu sous le nom de Périple d'Hannon relate
l'expédition maritime menée par Carthage entre
475 et 450 av. J-C, entreprise qui aurait atteint
le golfe de Guinée. La synthèse réussie
de l'antique civilisation berbère et de la civilisation
phénicienne donna naissance à la civilisation
mauritanienne, ou néopunique. Un important royaume berbère
se constitua dans l'ouest du Maghreb, qui vit un essor notable
des villes. Sala, en particulier, connut des moments de splendeur
sous les règnes de Juba II et de Ptolémée,
son fils et successeur.
En contact avec Rome mais non sous sa domination, le royaume
perdit son indépendance lorsque Caligula, en 40 apr. J-C,
pour s'emparer de ses richesses, fit assassiner Ptolémée
à Rome. Après une guerre très dure, la
région devint une province de l'Empire romain, la Maurétanie
Tingitane, du nom de sa capitale, Tingis (qui deviendra Tanger),
mais seul le Nord de l'actuel territoire marocain fut soumis.
La prospérité de cette province reposait sur l'exploitation
des ressources naturelles (produits de la mer, huile d'olive),
le développement du commerce et la construction de villes,
dont la plus célèbre, Volubilis, a livré
des bronzes, des décors sculptés, des mosaïques
et des peintures. En 285, pour des raisons encore mal définies,
l'administration romaine abandonna la majeure partie du territoire
annexé. L'influence de Rome ne modifia pas profondément
le caractère de la population, bien qu'on en trouve un
certain nombre de marques, comme l'usage dans les campagnes
du calendrier julien pour les travaux agricoles. En revanche,
la christianisation, assez nette dans les villes aux IIIe
et IVe siècles, ne laissera aucune trace durable.
La présence romaine se maintint seulement dans la région
de Tanger jusqu'à l'arrivée des Vandales, en 429.
Après la chute de Rome, l'Empire byzantin tenta en vain
de contrôler durablement la Maurétanie.
L'islamisation
L'événement qui marqua jusqu'à nos jours
l'histoire du Maroc se situe au VIIe siècle: la
conquête arabe et l'islamisation. L'entrée des
musulmans au Maghreb fut pourtant beaucoup plus lente et difficile
qu'ailleurs en raison de la vive résistance des populations
berbères. Mais la conversion massive de ces derniers
à l'islam est un fait (ce seront d'ailleurs des troupes
de Berbères convertis qui franchiront le détroit
de Gibraltar pour pénétrer en Espagne). Il ne
s'écoula pourtant que trente ans entre la première
invasion arabe, dirigée par Oqba ibn Nafaa, qui parvint
au Maghreb extrême en 681, et la conquête de
l'Espagne, en 711, par Tariq ibn Ziyad, Berbère
converti à l'islam. À plusieurs reprises les Berbères
se révoltent contre les gouverneurs arabes et le calife
de Bagdad, mais il est remarquable que ces nombreux soulèvements
berbères, tout au long de l'histoire, aient été
dirigés contre les Arabes, et non contre l'islamisation;
dans la plupart des cas, ces mouvements se firent même
au nom de l'islam. La révolte kharidjite, au milieu du
VIIIe siècle, exprima dans le langage de l'islam
les aspirations égalitaires des Berbères et leur
hostilité envers les envahisseurs arabes, qui furent
alors chassés du Maghreb.
Les Idrisides: première dynastie marocaine Du VIIIe au
XVIIIe siècle, plusieurs grandes dynasties se succédèrent.
Tandis que se consolidait en Espagne le califat de Cordoue,
Moulay Idris, après avoir échappé au massacre
des descendants du Prophète par les Abbassides, fonda
la dynastie des Idrisides (VIIIe-IXe siècle) se
réfugia au Maroc et, en 786, s'installa à Oualili
(près de Volubilis) où il devint chef des Aouraba.
Après son assassinat, sur l'ordre du calife de Bagdad,
son fils Moulay Idris II lui succéda et élargit
son domaine, islamisant l'ensemble du pays et fondant la ville
de Fès. Première capitale du Maroc, cette cité
devint un grand centre économique, social, religieux
et artistique. Assurant une remarquable synthèse des
influences orientales et ibérique, le Maroc se dota alors
de grandes réalisations architecturales, telles la mosquée
Qarawiyyin et celle des Andalous à Fès. Ainsi
le Maroc, dès le IXe siècle, était-il
bien individualisé. Mais, à la mort de Mouhammad,
fils de Moulay Idris II, le Maghreb occidental se morcela
en plusieurs petits royaumes rivaux.
Les dynasties berbères
L'empire des Almoravides (XIe-XIIe siècle) Il fallut
attendre le XIe siècle pour qu'une tribu de nomades
du désert, réformateurs religieux et grands guerriers,
les Almoravides (al-Mourabitoun, c?est-à-dire les gens
des ribat, les couvents fortifiés), se lancent à
la conquête d'un vaste empire. Venus du Sahara, ces moines
guerriers appartenant à la tribu berbère des Sanhadjas
répandirent leur conception d'une stricte foi islamique.
En 1062, ils fondèrent une nouvelle capitale, Marrakech.
Youssef ben Tachifine réalisa pour la première
fois l'unification du Maroc (1083). L'Espagne musulmane fut
à son tour soumise, ainsi que le Soudan, jusqu'au royaume
du Ghana. À la mort de son fils Ali, le royaume almoravide
se disloqua et, en 1147, une nouvelle dynastie, celle des Almohades,
s'empara de Marrakech.
Les Almohades (XIIe-XIIIe siècle)
Partis de Tinmel (Haut Atlas) sous l'impulsion d'un grand réformateur
religieux et censeur des mœurs, Mouhammad ibn Toumart,
les Almohades s'emparèrent de Marrakech (où ils
construisirent la mosquée de la Koutoubia), firent élever
les remparts de Rabat et étendirent leur pouvoir à
l'ensemble de l'Afrique du Nord. Ils réalisèrent
ainsi l'unité d'un immense empire englobant l'ensemble
de l'Occident musulman, c?est-à-dire toute la Berbérie,
de l'Atlantique à Gabès, et l'Espagne musulmane
autour de l'amir al-mouminin (le «Commandeur des croyants»),
titre pris par Abou Yousouf Yaqoub al-Mansour. Cette réalisation
de l'unité du Maghreb, qui sera éphémère,
devait jouer un rôle très fort dans l'imaginaire
maghrébin; on peut même y voir les prémices
de ce que représentera la création de l'Union
du Maghreb arabe (UMA) en 1989. Au bout d'un siècle,
les Almohades connurent à leur tour le déclin
et, au début du XIIIe siècle, leur royaume connut
des défaites en Espagne et dans le Maghreb oriental.
Meknès, Fès, Rabat et Marrakech tombèrent
tour à tour. Les Hafsides de Tunis, le royaume de Tlemcen
(à l'ouest de l'Algérie), les Mérinides,
installés à Fès, et la Reconquista chrétienne
en Espagne firent à nouveau éclater, et de manière
durable, l'Occident musulman.
Les Mérinides et les Ouattassides (XIIIe-XVIe siècle)
Les Mérinides, nomades zénètes originaires
des hauts plateaux du Maroc oriental, se donnèrent une
nouvelle capitale, Fès Djedid («Fès la Neuve»),
fondée en 1276 par Abou Youssef Yacoub. Grand défenseur
de l'orthodoxie religieuse, ce dernier entreprit à son
tour la construction de nombreuses mosquées et médersas.
Le voyageur Ibn Battouta et l'historien Ibn Khaldoun
sont les grandes figures de cette brillante période.
Le pouvoir, victime de luttes sanglantes, s'affaiblit après
la mort d'Abou Inan en 1358. Les siècles qui suivirent
furent une période de repli relatif du Maroc sur lui-même.
Au XVe siècle, la dynastie des Ouattasides, après
avoir régenté les Mérinides (1420), finit
par les supplanter (1472). À la même époque
se précisaient les visées impérialistes
de l'Europe. Les Portugais s'emparaient de Ceuta (1415) et de
Tanger (1471), puis créaient des comptoirs sur toute
la côte atlantique; de leur côté, les Espagnols,
après avoir reconquis le dernier royaume maure d'Espagne,
celui de Grenade (1492), traversèrent à leur tour
le détroit de Gibraltar et s'installèrent à
Melilla (1497). La domination ibérique suscita un mouvement
de résistance nationale, cimenté par l'idéal
de la guerre sainte et appuyé par les chefs des confréries
religieuses. L'émergence d'un pouvoir chérifien,
celui des Saadiens (1572-1603), se fit jour.
Les Saadiens (XVIe-XVIIe siècle)
Originaires de la vallée du Draa, les Saadiens après
avoir éliminé les Ouattassides, parvinrent à
préserver une indépendance que menaçaient
à la fois les Européens et les Turcs. Partis de
leur capitale, Taroudannt, ils occupèrent le Sous, Marrakech,
Fès, reprirent certains comptoirs aux Portugais, conquirent
Tombouctou. À Marrakech, où ils établirent
leur nouvelle capitale, leur cour était brillante et
riche de créations artistiques, comme en témoigne
le palais el-Badi. Mais, en 1603, au lendemain de la mort
d'Ahmed al-Mansour, dit «le Doré» en raison
de sa fabuleuse richesse, le chaos s'installa et les confréries
devinrent de plus en plus influentes. À nouveau, le pays
fut divisé en plusieurs principautés qui rivalisèrent
entre elles jusqu'à l'avènement de la dynastie
des chérifs alaouites, au milieu du XVIIe siècle.
Les Alaouites
Originaires du Tafilalet et descendants d'Ali, les Alaouites
fondèrent au XVIIe siècle la dynastie qui
règne encore aujourd?hui. Le plus célèbre
des souverains, Moulay Ismaïl, gouverna le pays pendant
cinquante-cinq ans (1672-1727). Il réorganisa le Maroc
et en assura la pacification, après avoir mené
une série d'expéditions militaires contre les
tribus insoumises, les Turcs et les chrétiens. Il affermit
ainsi la domination du pouvoir central, le makhzen (mot arabe
signifiant «trésor, grenier», à l'origine
du mot français «magasin»), sur les pouvoirs
locaux des tribus, jalouses de leur indépendance. Roi
bâtisseur, il fonda Meknès et y installa sa capitale.
Sa mort marque l'entrée dans une période troublée:
les révoltes montagnardes, l'opposition religieuse des
confréries, les années de sécheresse et
de famine, les épidémies (notamment la peste en 1797-1800)
provoquèrent un effondrement démographique, la
montée des caïds et le repli du Maroc sur lui-même.
Le règne de Mohammed II ben Abdallah (1757
- 1790) vit les débuts du commerce avec l'Europe. Au
XIXe siècle, l'économie entra en crise et
le désordre règna. Les Français pénètrèrent
au Maroc, en 1844, et gagnèrent la bataille d'Isly alors
que les Espagnols s'emparaient de Tétouan en 1860. Moulay
Hassan (Hassan Ier, 1873-1894) réussit cependant
à maintenir l'indépendance politique du pays,
mais l'affaiblissement du pouvoir central, l'entrée en
dissidence de nombreuses tribus et les effets de la crise financière
obligèrent l'État marocain à contracter
des emprunts de plus en plus coûteux; celui de 1904
entraîna l'installation dans les ports marocains de contrôleurs
français.
Le protectorat français
Chronologie (1905)
La conférence d'Algésiras (1906), qui entérinait
l'intervention des puissances occidentales au Maroc, reconnut
à l'Espagne et à la France des droits particuliers.
De 1907 à 1912, une série d'incidents provoqua
l'intervention de l'armée française; en août 1907,
les Français débarquèrent à Casablanca,
puis occupèrent Oujda, Casablanca et Fès. En dépit
de l'opposition de l'Allemagne, le traité de protectorat,
finalement imposé au sultan du Maroc, fut signé
à Fès le 30 mars 1912. (Par ailleurs,
en novembre 1912, la convention de Madrid plaçait le
nord du pays sous protectorat espagnol.) Le général
Lyautey fut nommé premier résident général
de la France.
La résistance marocaine fut vive, et les révoltes
berbères nombreuses. Après la reddition d'Abd
el-Krim, qui souleva les masses paysannes dans le Rif (1919-1926),
la France mena une campagne de «pacification» qui
ne prit fin qu'en 1934; le protectorat fut remplacé par
l'administration directe. La France encouragea la colonisation
rurale avec l'installation d'Européens, qui, par ailleurs,
introduisirent de nouvelles cultures et commencèrent
l'exploitation des phosphates. Elle entretint également
l'opposition entre Arabes et Berbères : un dahir de 1930
retira la juridiction des populations berbères au sultan,
responsable de la loi musulmane, et leur établit des
tribunaux propres appliquant le droit coutumier. Ce fut l'occasion
d'un réveil de l'opposition. Allal al-Fasi et un groupe
de jeunes lettrés fondèrent à Fès
le parti national, avec pour revendication essentielle l'abrogation
du dahir. Mais, alors que s'achevait la pacification française,
les prémices du mouvement pour l'indépendance
se faisaient déjà sentir. Le mouvement nationaliste
fut influencé par les doctrines réformistes et
le panarabisme qui agitaient alors toutes les sociétés
musulmanes. Un Comité d'action marocain pour la réforme,
créé en 1934, réclama l'application stricte
du traité de protectorat. En 1937, le Comité se
sépara entre l'Istiqlal (1943) et le Parti démocratique
de l'indépendance (1946).
La défaite de 1940 devant les Allemands affaiblit encore
la position de la France. L'Espagne occupa Tanger de 1940 à
1945. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les troupes marocaines
combattirent aux côtés de la France libre, mais
la rencontre entre le sultan Mohammed V ben Youssef et
le président américain Roosevelt à Anfa,
en juin 1943, accentua les revendications nationalistes.
En 1944, Mohammed V refusa de ratifier les décisions
du résident général et, dans un discours
prononcé à Tanger, en avril 1947, commença
à réclamer l'indépendance.
Au lendemain de la guerre, la pénurie alimentaire provoqua
une grande misère et une forte émigration rurale.
La résistance au protectorat prit alors un caractère
plus urbain. Oppositions rurale et urbaine se rejoignirent après 1950,
au moment où le sultan prenait une part prépondérante
dans la lutte pour l'indépendance. Le gouvernement français
nomma des résidents généraux intransigeants:
les généraux Juin (1947-1951) et Guillaume (1951-1954).
En 1951, sous la pression des autorités françaises,
soutenues par le pacha de Marrakech, Al-Hadj Thami al-Glaoui,
surnommé le Glaoui, le sultan fut contraint de renvoyer
ses collaborateurs membres de l'Istiqlal. Après avoir
tenté, en vain, de négocier avec la France, Mohammed V
prononça, en novembre 1952, un discours exigeant
l'émancipation politique totale et immédiate du
Maroc. Appuyé par la France, des notables et des chefs
de confrérie, avec à leur tête le Glaoui,
entrèrent alors dans un complot visant à renverser
le sultan: le 20 août 1953, la France déposa
Mohammed V, qui fut exilé en Corse, puis à
Madagascar, avec ses fils, dont le futur roi Hassan II.
Une rupture totale s'instaura dès lors entre le nouveau
régime et la population, qui ne reconnut pas la légitimité
du sultan mis en place par la France, Mohammed ibn Arafa, un
autre membre de la famille alaouite. Ce refus revêtait
un caractère politique, religieux et économique
(boycott des produits français); il s'accompagna d'une
vague d'agitation et de la constitution d'une armée de
libération.
Le Maroc indépendant La conjonction des insurrections
marocaine et algérienne contraignit Paris, qui choisit
de consacrer l'essentiel de son effort militaire à l'Algérie,
à engager des négociations avec le sultan Mohammed V.
En 1955, à la suite d'actes terroristes, la France se
résigna finalement à accepter le retour du sultan
au Maroc. Le 2 mars 1956 fut signée une convention
qui abolit le traité de Fès et reconnut l'indépendance
du Maroc. Le statut de Tanger fut aboli (29 octobre 1956). L'ampleur
des manifestations populaires obligea également l'Espagne
à mettre fin à son protectorat, le 7 avril 1956.
Après quarante-quatre ans de tutelle étrangère,
le Maroc retrouvait son indépendance et son unité.
Mohammed V rentra dans son pays, acclamé comme le
libérateur de la nation marocaine. Dès 1958,
il annonça des réformes économiques, sociales
et politiques, et s'engageait à doter le Maroc, érigé
en royaume, d'institutions permettant une participation directe
du peuple à la gestion des affaires publiques.
Le règne de Hassan II (1961-1999) Mohammed V
mourut le 26 février 1961. Son fils Hassan II
lui succéda. Respectant la promesse qu'il avait faite
à son père d'établir un régime démocratique
dans le cadre d'une monarchie constitutionnelle, il fit approuver
par référendum, le 7 décembre 1962,
une Constitution qui instituait le multipartisme et la séparation
des pouvoirs. Le rôle du Parlement était toutefois
relativement limité. Celui du roi, en revanche, était
très étendu: le monarque nommait le Premier ministre
et les ministres, qu'il pouvait révoquer à son
gré. Chef des forces armées, il avait le pouvoir
de proclamer l'état d'exception si le pays venait à
être menacé. En tant que «Commandeur des
croyants», il était le chef religieux suprême
et veillait au respect de l'islam. Les années qui suivirent
l'investiture d'Hassan II virent éclater des émeutes
populaires à Casablanca, Rabat et Fès. Le Front
de défense des institutions constitutionnelles, formation
progouvernementale, ne put obtenir la majorité aux premières
législatives. Dans l'incapacité de former un gouvernement,
le leader de l'Istiqlal, Allal al-Fasi, passa à l'opposition
en janvier 1963. En juillet 1963, le gouvernement fit arrêter
des militants de l'UNFP (Union nationale des forces populaires),
parti d'opposition dirigé par Al-Mahdi Ben Barka, lequel
dut fuir à l'étranger. En mars 1965, des manifestations
d'étudiants furent sévèrement réprimées
par le général Oufkir, ministre de l'Intérieur.
En juin, l'état d'exception fut institué, la Chambre
fut dissoute et le roi prit les pleins pouvoirs. En octobre 1965,
Ben Barka, condamné à mort par contumace pour
complot contre le régime, était enlevé
à Paris et secrètement assassiné.
Une nouvelle Constitution fut adoptée par référendum,
en juillet 1971, malgré l'hostilité de l'Istiqlal
et de l'UNFP qui se regroupèrent en un Front de l'opposition
et refusèrent de participer aux élections législatives.
La découverte d'un complot contre le roi en mars 1971
donna lieu à 180 arrestations. Deux nouvelles tentatives
d'assassinat de Hassan II devaient provoquer une sévère
répression : le 10 juillet 1971, les cadets de l'École
militaire tentèrent de renverser le roi lors d'une réception
dans sa résidence de Skirat ; le 16 août 1972,
l'avion ramenant de France le roi échappa de justesse
aux tirs de l'aviation de chasse marocaine. Compromis dans l'attentat,
le général Oufkir fut trouvé mort le lendemain.
À partir de 1973, le roi, en habile politique,
comprit la nécessité d'assouplir son pouvoir.
La «marocanisation» des terres reprises aux étrangers
lui redonna l'adhésion populaire, et la question du Sahara
espagnol lui permit de ressouder autour de sa personne l'ensemble
de la population.
Le Front Polisario avait entamé sa lutte armée
en 1973 (Madrid envisageait alors d'accorder l'indépendance
à ce territoire, que le Maroc revendiquait). À
l'automne de 1975, Hassan II organisa la «Marche
verte»: environ 350?000 Marocains répondirent à
son appel et, «drapeau en tête et Coran à
la main», marchèrent pacifiquement jusqu'au Sahara
occidental. Cette marche eut un impact extrêmement fort
à l'intérieur du pays, dans la mesure où
toutes les forces politiques, y compris celles de l'opposition,
hormis l'UNFP, se placèrent aux côtés du
monarque. Par contre, cette question entraîna une crise
profonde entre le Maroc et l'Algérie, qui apporta son
soutien au mouvement sahraoui. L'admission, en 1982, de
la République arabe sahraouie au sein de l'OUA constitua
un revers diplomatique pour le Maroc. Les difficultés
économiques et les mesures de redressement préconisées
par le FMI provoquèrent de nouveau, en mai et juin 1981
puis en janvier 1984, des manifestations à Casablanca
qui furent sévèrement réprimées.
Les années 1990 furent toutefois marquées
par la reprise du dialogue avec l'opposition parlementaire,
une certaine diminution des tensions sociales et un début
de règlement de l'affaire du Sahara occidental. Le 6 septembre
1991, le Maroc, ayant maîtrisé la «guerre
des sables», signa avec le Front Polisario un cessez-le-feu
dont l'entrée en vigueur devrait permettre la tenue d'un
référendum d'autodétermination –
proposé par l'ONU et l'OUA depuis 1988 – qui décidera
de l'avenir des populations du Sahara occidental.
Sur le plan intérieur, la monarchie marocaine, qui se
trouvait également confrontée à un islamisme
en expansion depuis les années 1970, chercha un
modèle original de démocratisation. Hassan II,
désireux de moderniser son pays, s'efforça d'ailleurs
de prolonger le climat d'union nationale qu'avait suscité
la «Marche verte» : libération de prisonniers
politiques, levées de la censure, élections, reconnaissance
des partis d'opposition, dont l'Istiqlal, et légalisation
des mouvements de défense des droits de l'homme. Sous
la pression conjointe de la contestation intérieure et
de la volonté du roi, une nouvelle Constitution, approuvée
par référendum en septembre 1992, élargit
le rôle du Parlement et affirmé plus nettement
la séparation des pouvoirs. Ainsi, en novembre 1997,
les premières élections législatives au
scrutin universel donnèrent la majorité des sièges
à l'Union socialiste des forces populaires (USFP), tandis
que le Mouvement populaire constitutionnel démocratique
(islamiste) obtenait six sièges dans la nouvelle Assemblée.
Nommé Premier ministre par le roi, le socialiste Abderahmane
Youssoufi fut chargé de former le gouvernement de coalition.
Monté sur le trône chérifien à 36 ans,
à la mort de son père Hassan II, le 23 juillet
1999, le roi Mohammed VI tient aujourd'hui une place centrale
dans la politique et la vie publique marocaines.
Après son investiture, le jeune monarque impressionna
l'opinion publique en adoptant très vite des mesures
longtemps attendues, en particulier en faveur des libertés,
des exilés politiques et des victimes de la répression.
Son habileté à gérer le dossier islamiste
et le rapide limogeage de l'ancien ministre de l'Intérieur
furent également salués comme preuves de sa volonté
de faire avancer les choses. Mais l'ombre du père plane
toujours sur la scène nationale ; on ne se débarrasse
pas en quelques mois de plusieurs décennies de pratiques
autoritaires, voire tyranniques, et, sous le rapport des libertés
politiques comme dans beaucoup d'autres secteurs, Mohammed VI
doit tenir compte des conséquences de nombreuses années
de répression et de corruption.
État et institutions Monarchie constitutionnelle, le
Maroc (al-Mamlaka al-Maghrebia) est un État islamique.
Le souverain appartient à la dynastie chérifienne
des Alaouites, dont les membres tirent leur légitimité
de leur qualité de descendants directs du Prophète.
Au moment de son investiture et à l'occasion de la fête
du Trône, chaque année, le roi reçoit le
serment d'allégeance du gouvernement, des corps constitués,
des officiers de l'État-major des forces armées
et des principaux dignitaires du royaume. On comprend donc que
son rôle réel soit plus étendu que ne le
laisse paraître une Constitution qui met l'accent sur
le multipartisme, la séparation des pouvoirs et le rôle
du Parlement.